Joëlle LEANDRE / William PARKER
CONTRABASSES
Leo Records. CD LR 261
Joëlle LEANDRE /
Tetsu SAITÖH
JOELLE ET TETSU
OMBA Records
Dist. Improjazz
CANVAS TRIO :
LEANDRE / ZINGARO / CARLMOMENTS
Music&Arts
J'essaie tant bien que mal de recoller au train en marche. Un train d'enfer, qui s'emballe, s'emballe. Boulimie, hystérie, mégalomanie ? Non, juste de la vie...Léandre est le pendant féminin de l'homme pressé... avec cette volonté de prendre le temps en tenaille pour ne plus en perdre. Au risque d'en perdre la tête...
Elle trimbale sa basse, inlassablement, de tours en détours, de festivals en rencontres poétiques ou théâtrales. Et enregistre, aux détours, aux retours d'une rencontre. C'est une course effrénée. Pour vivre, pour laisser quelques bribes derrière soit, à défaut d'empreinte, des disques comme des jalons dans un parcours qui a peur de s'égarer, dans l'oubli, l'éphémère... Cette angoisse sourd. D'Orient en Occident, faisant feu de tout bois des fuseaux, elle trace, sillonne, sans répit, en nomade chevronnée, dévore plaines et collines, monte, descend puis remonte. Pour des rencontres insolites, inattendues, singulières. Parfois ratées, souvent réussies. Au risque de la rencontre et de l'improvisation. La vie, en plein. Enregistre de nouveau, en solo, en trio, en duo... Souvent en duo... Basse contre basse. Et se placer là ou ça incise, parce qu'on ne se joue pas de l'autre, où ça creuse parce qu'on pioche, où ça décode à force de tension et de saturation, de contre-pieds et de provocations. Léandre est une écorchée vive. Sa manière est l'expression. C'est une jusqu'au-boutiste. Il faut que ça décolle, s'envole... Et rarement en contre à contre : Contrabasses ne réussit pas à inventer ce voyage immobile aux ailes de braise. Ils restent tous deux les pieds dans la glaise, presque patauds, empruntés. La mobilité brisée de Léandre, nous dévoile sa fragilité à fleur de peau, l'enracinement de Parker d'un seul coup mono-corde/lithe, ajourne un embrassement de l'espace dans cette manière qu'il maîtrise si sereinement. Ils tournent, tournent, s'interrogent, se manquent, réitèrent... Les miroirs sont déformants, et déplacent les repères de reconnaissance. Ce soir-là l'autre est trop autre, trop lointain pour un mouvement en duo. Ce furent deux solitudes empâtées et penaudes qui s'exprimèrent. Solo contre solo. Au risque de l'improvisation, parfois on ne se trouve pas. C'est le bonheur même de cette pratique, qui peut se permettre le non-événement sans décevoir. Ou plutôt, là où décevoir peut être un plaisir. Celui de déjouer les attentes. Inventer, à tire-d'aile... et souvent faire la nique à certaines tournures espérées d'un certain public, hélas, des tournures désuètes déjà figées en convenances... Ce soir de Janvier 1997, William Parker et Joëlle Léandre se sont manqués. Et ce ne fut pas dramatique. Du disque reste quelques tentatives. Et parfois ça monte haut, très haut... Cette fois encore en duo : Haruna Miyake, Derek Bailey, Lauren Newton, Léandre accumule les partenaires... Ici, Tetsu Saitôh. Deux basses embrasées, d'entrée par une fugue en archet. En catimini d'abord, vivace ensuite. Jeux de bois, de voix, chant tellurique (de mezzo soprano) pour convier des forces propres à dérouter les lignes mortes... Comme d'habitude, Léandre esquisse d'abord les quelques mesures d'une fugue avec acharnement et violence pour la filer plus tendrement ensuite. L'important est de s'arracher. Pour jouer cette rencontre, en tentant de renouveler à chaque fois le plaisir et les voies empruntées. S'échapper à soi-même pour mieux se surprendre. Puis disparaître pour laisser les bruissements du silence se fricoter. Des lignes sinueuses, des louvoiements dans les méandres de l'enfance, des parfums éthérés de haïku, les bribes d'un oiseau, léger sur le toit du monde - l'oiseau, Tokyo l'oiseau - résonnent en vain. On n'est pas dupe. Ici l'important est le vide. Si plein de finesse et d'harmonie, de nostalgie. Ces singularités affichent soudain un sourire familier : d'un seul coup on se souvient ... C'était donc si loin ? Quoi encore ? On vous avait prévenu. Et c'est pas fini. Deux nouveaux enregistrements viennent de paraître. Dont un chez nos amis belges - de Jazz Halo Toneseeters, dirigé par Jos Demol. Incandescences, ça s'appelle... ? Avec Occhipinti.
Mais là, il s'agit encore d'autre chose. Canvas ...Ah, oui...Tiens !... un trio ...Seize moments de tonalités cisaillées, de sons frottés, d'improvisations spontanées. La musique n'a décidément pas d'équivalent verbal. Au carrefour des cultures d'Europe, ils inventent tous trois une sorte de collage de débris de poésie, de roches effritées, d'étoiles émiettées, de villes oubliées, de barrissements entêtés du joueur de flûteau, de midi qui de son zénith tranche de son aplomb métaphysique, de minuit solaire, d'obscurité fouilleuse, d'agitation encore dans l'oeuf. En dessous, là ou ça bruisse, gargouille, où la vie n'a plus de nom. Un réel sonore, sans surplomb, ou quelque chose comme ça qui échappe à la totalité... De l'improvisation quoi ! Ils passent par tous les états d'âme, et enroulent des tresses de fil noueux autour de ces moments furieux - de se voir enchaînés. Mais jusqu'à quand ?, une nouvelle fois...
Bertrand SERRA
DAN LANDER
HABITATIONS
Hrönir 02 / Musique Korrekt, Brunnenstrasse 184, 10119 Berlin
Le Canadien Dan Lander travaille principalement pour la radio et s'intéresse au sens lié à l'utilisation sonore de situations réelles. Son travail sur le sens rappelle celui de Gregory Whitehead, l'utilisation des évènements, Dominique Petitgand. On le connait surtout pour la réalisation de deux anthologies, "Sound by Artists" et "Radio Rethink : Art, Sound and Transmission" ainsi que pour une émission de radio sur CKLN, à Toronto, et sa participation au spécial "Art radiophonique" de la revue Musicworks. Il y a peu, le label électroacoustique Empreintes Digitales a sorti "Zoo", compilation chronologique d'oeuvres composées entre 1988 et 92.
Sur la K7 promo d'"Habitations" reçue (et non le 10" publié), le premier morceau travaille sur le recyclage de la voix humaine basé sur les proximité, familiarité et reconnaissance pour un résultat différent de celui d'un Jérôme Joy explorant et testant les limites de leurs timbres trafiqués par la technologie, bien que l'un comme l'autre proposent une reflexion sur la réalité de ce qui est écouté.
Imaginez un instant qu'après que la France ait remporté la Coupe du Monde de football, vous soyez descendu dans la rue pour enregistrer le concert de klaxons des supporters pour en sortir un disque ! Aux antipodes de le reprise de "New York New York" au klaxon par Wendy Mae Chambers, la seconde pièce intitulée "The road belongs to everyone" (et qui doit donc figurer sur la face B) est comme une illustration réaliste captée in vivo de "L'Art des bruits" de Russolo ! Soit un "concert" au résultat aléatoire composé par des protagonistes non-musiciens qui ne tomberont probablement jamais sur l'enregistrement de ceci immortalisé sur disque ! Voilà quelque chose qui aurait probablement plu à John Cage. Un peu de l'esprit Fluxus (et de Michael Snow) également. Aussi radical et sans concession que l'ambiance "train" de "Die Reise" d'Herbert Distel -les amateurs comprendront !
Philippe ROBERT
LUNAPARK 0, 10
Sub Rosa / Naïve
De ses archives sonores, le label bruxellois a déjà sorti quelques merveilles, des musiques traditionnelles gnaoua aux chants folkloriques sémites d'Europe de l'est. Dernière compilation en date, "Lunapark 0, 10" est consacré à la poésie dans son acceptation la plus large, allant, chronologiquement, de la lecture du "Pont Mirabeau" par Guillaume Apollinaire à l'avant-garde brésilienne d'Augusto de Campos qui, sur deux pièces, "dias dias dias" et "pulsar", travaille sur la voix du chanteur populaire Caetano Veloso. La part belle est faite aux "monstres sacrés" ("Aliénation et magie noire" d'Antonin Artaud que l'on retrouve sur "pour en finir avec le jugement de dieu" et "The Creative Act" de Marcel Duchamp sur le disque du même nom, tous deux chez Sub Rosa; Vladimir Maïakovsky, Gertrude Stein, E. E. Cummings). On notera également "Anna Livia Plurabelle" de James Joyce (le lecteur avisé de "Jazzpoetry" de Philippe Fréchet & Co. s'est probablement replongé dans l'écoute des adaptations de ce texte par André Hodeir et les Swingle Singers), quelques permutations de Brion Gysin dont "Junk is no good baby" dans sa lecture de 62 (version différente de celle parue sur le "Songs" Hat Hut de Lacy / Gysin), "Je n'ai pas le droit de voyager sans passeport" de Julian Beck, témoignage du passage du Living Theater et Judith Malina à Avignon en 68 et départ d'une embrouille avec Jean Vilar -on entend malheureusement pas Beck criant que le théâtre est dans la rue avant d'être expulsé du territoire français par la police ! Pour compléter le tableau, quelques poètes sonores ouvrent les vannes d'orgiaques spasmodies, cherchant à expulser la vieille langue imposée par la poésie traditionnelle métriquement rimée pour la remplacer par un épatant boucan en prise directe depuis l'endroit où ça parle. Ainsi des coups de boutoir dada de l'"Ursonate" de Kurt Schwitters (dont on connait les versions éditées par Hat Hut et Staalplaat respectivement signées Eberhard Blum et Jaap Blonk), Richard Huelsenbeck, Tristan Tzara, l'art brut (hilarant) de Camille Bryen et le (non moins drôle) lettriste François Dufrêne. Dommage qu'il manque Raoul Haussmann et Henri Chopin ! On se rattrapera en réécoutant "Poèmes phonétiques" (Kaon) et "Les neuf saintes phonies" (Staalplaat) ! D'autant que dadaïstes et lettristes, bien qu'animés par des préoccupations artistiques voisines, ne s'appréciaient guère. La confrontation n'eut pas manqué de mordant ! Kurt Schwitters écrit d'ailleurs en 47 à Raoul Haussmann qu'il existe à Paris en la personne des lettristes des imitateurs / imposteurs qui copient l'"Ursonate" et ne la mentionnent même pas ! Et puis, raretés, Ghérasim Luca et Pierre Guyotat -dont je ne connais sur disque que le "Coma" de Frédéric Acquaviva et la lecture qu'en fit Yves Botz sur "Beaux Soirs de Paris" de Soixante Etages- dans un extrait de "Encore plus que la lutte des classes" qui avait été publié dans le numéro de la revue "Obliques" consacré à Sade. D'une érudition intelligente, "Lunapark" distille sans compter le plaisir à écouter la compilation de ces archives sonores historiques qui dépassent le simple cadre de la littérature. Un must !!!
Philippe ROBERT
KIENTZY / TELECTU / REINA PORTUONDO
PRELUDES, RHAPSODIES & CODA
Nova Musica, 9 Bd Mortier, 75020 Paris
(Dist. IMPROJAZZ)
Il est parfois permis de se demander pourquoi perdre du temps à écouter et chroniquer des disques, surtout quand certains groupes le font si bien à notre place. Ainsi de "Prélude, rhapsodies & coda", fruit de la collaboration de Telectu (duo portugais dont la route a croisé celle de maints improvisateurs de renom parmi lesquels Louis Sclavis, Jac Berrocal, Evan Parker, Chris Cutler et Elliott Sharp) avec l'électroacousticienne Reina Portuondo et le saxophoniste virtuose contemporain Daniel Kientzy, inventeur et vulgarisateur de techniques instrumentales singulières comme les biphonies, cliquetis, détimbrés, barrissements, flûtages et autres bricoles du même acabit, c'est à dire pas grand chose que n'aient inventorié avant lui, et souvent avec plus de panache, Anthony Braxton et Rashaan Roland Kirk pour ne citer qu'eux (mais il est vrai que Kientzy, très estimé chercheur à l'IRCAM, est le seul au monde à jouer de la famille entière des sept saxophones). Où tout se gâte, c'est lorsque nos compères énumèrent à coup de tirets et retours à la ligne les qualités qui firent de cette rencontre une fabuleuse aventure flirtant avec l'hypermodernisme classique aux confins des sonorités célestes ! Et d'exploser de rire lorsque l'on apprend qu'il s'agit de paléo-musique pour le futur immédiat jouée avec une spontanéité magique par des shamans du néolyrisme pan-sonique ! Rien de moins ! Ajoutons à cela qu'il faut être extrêmement culotté, dénué du plus élémentaire sens de l'humour et un brin mégalo pour expliquer à l'auditeur que sur les 49 morceaux improvisés, on entend : de l'obstination sur le 12ième (et ailleurs ?), lyrisme sur le 15ième, mystère sur le 17ième, nostalgie sur le 23ième, exubérance sur le 31ième et mélancolie sur l'avant dernier ! Halte !!! Si la musique, c'est vrai, se laisse écouter en dehors de la lecture de ce mode d'emploi pour ramollis du cerveau (qui oublie de signaler que le 19ième est funky à bloc), heureusement que le ridicule ne tue pas ! Quant à la musique de Telectu, les amateurs s'en retourneront écouter leurs CDs avec Sclavis et Berrocal sur Ananana ainsi que ceux édités par Tragic Figures et SPH.
Philippe ROBERT
Tim BERNE / Hank ROBERTS
Ce sont neuf narrations résonnantes, en tout cas quelque échos des limbes freudiennes. Un Schoenberg au clair de lune, un Pierrot transfiguré. Berne est résolument post-moderne. Les profondeurs d'un lac, noir comme les tourments de l'être teintent cette obscurité travaillée de touches surréalistes. Du côté d'un Césaire laminaire peut-être, ou des ancêtres - Isidore Ducasse alors... C'est vaporeux et baroque comme du Bartok, comme un amusement, et pourtant ça ne rigole que tristement.... Ca ? Juste du free. Ni frit, ni de feu. Juste un peu frais...
Balthazar GOURGANDIN
AKIRA YAMAMICHI
Encore un de ces disques entêtants et hypnotiques où il faudra prêter l'oreille aux fréquences minimales et répétitives ! Akira Yamamichi est, avec Ryoji Ikeda, le co-fondateur du label CCI spécialisé dans la "techno" minimale dont "1000 Fragments" d'Ikeda est un excellent exemple. Compilé sur "Statics", "Silverworld" et surtout "Chikyu(u)" (Ash International), Akira Yamamichi est aussi l'homme derrière Montage, projet drum'n'bass aux influences jazz et hip hop (deux disques, un sur Soup, l'autre, "Mixology", sur Sub Rosa) et un des remixeurs de DJ Vadim. Mini-CD portant bien son nom, "Pulse Beats" explore hautes et basses fréquences rythmiques et devrait ravir les amateurs des productions Touch / Mego / A-Musik.
Philippe ROBERT
VEDIC SOUND
SONG OF LIGHT(Sub Rosa / Naïve)Influencé par le sanskrit et les mantras, mixant illbient, spoken words et orientalismes dignes de DJ Spooky, Ginsberg et Ravi Shankar, "Song of light" est conçu comme une longue méditation électronique -pour reprendre le titre d'un des premiers Tangerine Dream avec Klaus Schulze et Conrad Schnitzler. Réalisé par l'ex-DJ de State of Bengal et Talvin Singh, ancien collaborateur de Bill Laswell, Asian Dub Foundation et Coldcut, "Song of light" distille un flux continu d'atmosphères planantes et cosmiques, à la fois mouvement et repos, parfait alliage de l'Occident pressé des DJs ici comme temporairement apaisé et de l'Orient réfléchi des grands maîtres de l'art sacré indien. Ecouté en "blind test", cet album appelerait probablement les noms d'Ash Ra Tempel et Popol Vuh. S'il devait être peint, Mati Klarwein en serait l'artisan idéal. Céleste.
Philippe ROBERT
Vincenzo MAZZONE
PING PONG
Leo Lab Cd 056
Orkhêstra / Improjazz
V. Mazzone : perc. solo + Sud Ensemble + Sud Percussion Group
Bari, mars et octobre 1998
" Genesi 2 ", la pièce de résistance de ce CD, établit un parallèle entre la création de l’univers et la destinée de l’homme de sa naissance à sa mort. C’est une oeuvre exécutée uniquement par un ensemble de percussionnistes qui utilisent les ressources sonores d’une vaste panoplie d’instruments.
Sa forme concertante entretient peu d’affinité avec les " Orgy in Rhythm " d’Art Blakey mais la rapproche de " Ionisation " d’Edgar Varèse ou de certaines compositions du groupe M’Boom de Max Roach.
Avec " Ping Pong ", joué par le Sud Ensemble (dont Mazzone est le batteur attitré), l’écriture toute en complexité mingusienne sert d’exutoire aux solistes qui peuvent exprimer leur furia... et ils ne s’en privent pas !
Changement de climat pour la partie soliste. Une pièce dédiée à Max Roach indique les sources d’inspiration de Mazzone ; de son modèle il retient cette façon si particulière de faire chanter mélodiquement les peaux et le métal et de soumettre la virtuosité à la concision.
Un disque qui donne ses lettres de noblesse à la percussion car dénué de toute velléité de démonstration.
Gustave CERUTTI
MICHEL DONEDA / BENAT ACHIARY / KAZUE SAWAÏ
TEMPS COUCHE
Victo 055
dist : Orkhêstra
Michel Doneda : ss / Beñat Achiary : v, perc / Kazue Sawaï : koto
YAGI MICHIYO
SHIZUKU
Tzadik 7218
dist : Orkhêstra
Yagi Michiyo : koto
BRETT LARNER / SHOKO HIKAGE / PHILIP GELB
INDISTANCING
Leo Lab 055
dist : Orkhêstra/Improjazz
Brett Larner : koto / Shoko Hikage : koto / Philip Gelb : shakuhachi
Instrument traditionnel japonais, le koto, sorte de cithare à treize cordes semble se marier à merveille aux chemins buissonniers de la musique improvisée. Prises au hasard, trois productions plus ou moins récentes nous invitent à la découverte du son obsédant du koto.
Doneda / Achiary / Sawaï ou l’appel. L’appel des monts et plaines, crêtes et vallées. Envol et visite des étendues vierges. On décolle, s’attarde sur une impro primitive, ancestrale. Vents et souffles, on croise lueurs et clartés. Musique du don, musique des oublis, des purifications, du vide choisi, l’on puise dans les profondeurs des corps ouverts. Ondulations, recueillement, pertes, vibrations intemporelles… A quoi bon les mots. Merde aux mots ! Le truc à l’intérieur qui irradie, le temps arrêté, la palpitation vitale, elle est là. Toujours palpable, même mise en boîte.
Koto gratté, frappé (Diminished Shower), koto préparé (Talking Durian), koto bourdonnant (Seawall), koto désaccordé (Taieki), koto dobro (Jeuki) ou blues kotien (Rememberance), toutes les possibilités de l’instrument sont ici énoncées par la belle Yagi Michiyo, qui à l’instar de sa compatriote Miya Masaoka n’hésite pas à détourner, pervertir le koto et à l’enrichir de nouvelles harmonies. Loin d’un koto mode d’emploi, Shizuku envoûte, enivre, convainc dès les premières notes. Il y a là une magnifique cohésion, un plaisir de l’écoute jamais perturbé, un charme total. Idéal pour découvrir l’instrument. Yagi Michiyo pratique dit-on avec un égal bonheur le rock, les musiques improvisées et les musiques traditionnelles. Vite la suite !
Pas de dialogue à kotos tirés entre Brette Larner et Shoko Hikage sur Indistancing, plutôt un sobre dialogue à la douce sérénité. La flûte shakuhachi donne à l’ensemble quelque accent traditionnel qui renvoie aux origines, à la genèse, à l’improvisation donc. Nulle brillance ici, tout au contraire, une musique dépouillée, austère diront certains. Le koto s’enfuit, revient, se réinvente (Volt / Going), se fait bourdonnement (Confluence), minimal (Indistancing), mais toujours vibre, palpite. Magique comme la quinzaine d’hirondelles qui viennent de faire irruption dans mon bureau. Le chant du koto sans doute.
Luc BOUQUET
ALTRI SUONI
Claudio PONTIGGIA (AS 038)
L’INVISIBLE TRIO (AS 044)
SHARP MUSIC (AS 031)
Depuis quelques années, l'Helvétie tend à sortir de son ornière. A Paris, le centre culturel suisse s'attache, s'acharne, s'active (et du même coup toutes ses intelligences) à éclairer les scènes helvètes. Percaso, Unit Records.... Et ici Altri Suoni - de la Suisse italienne - un label qui a déjà plusieurs années d'existence, mais qui depuis 1997 a amorcé un virage vers un jazz moins attendu ; une ouverture en mouvement, aux lignes courbes et exponentielle, à deux mesures des tourments déstructurés, des vols de tous acabits. Espoir, une suite composée par Claudio Pontiggia, renvoie à une musique estampillée jazz. La sérénité titillée par un lyrisme mesurée reste toujours la trame de fond d'une limpidité partagée. Les arrangements ne sont guère improvisés, et déroulent une sorte de tapis musical pour les souffleurs, brillants. On le sent, cet Espoir, faussement tourné vers l'avenir, scrute davantage des horizons dé-passés: un hommage à Chet et quelque chose d'une empreinte de Bill Evans au piano interrogent les fantômes et ravivent les anges disparus. C'est un jazz dans l'idéal, festif manière latine. La rythmique aérienne, fugace un instant puis s'envole et sertie d'une cohérence évidente pousse les cuivres à colorer quelques baisers volés. L'ensemble dessine des contours circulaires, comme une bulle, qui déclenche des impressions logiques: sensations de cocon, de globalité, de perfection mais aussi des relants de régression...1, 2, et non.... Double bass, voice, trombone... Ah! les voilà, ces trois-là... Au creux de l'oreille, pincements méditatifs et doigtés soufflés - lever de plume à la nuit tombante c'est tout dire - réveillent les fluides de la Nuit. Les insomnies sont certes infernales, mais Belzébuth, depuis la mort de Dieu, ne sait plus où cracher ses oriflammes... L'enfer désert ? Tu parles d'une idée Charles... Heureusement, ces deux-là, merde, j'ai vendu la mèche nous ramène des fragments de cauchemar ferrés dans l'au-delà. D'outre-monde, saugrenus et cocasses. Ils passent-muraille et pimentent et turlupinent (??!...) l'invisible... A écouter de l'autre côté du miroir...Ce sont d'autres sons, qui semblent à première écoute ancrés en ligne fermée dans l'histoire du jazz, saturés de réminiscences éculées. Eh! Eh! Faux souflles, trompe-l'oeil, musique à double fond... C'est autre chose, qu'il faut écouter... Quelque chose de bleu ? Non. Orange, comme Eric et Charles, citron comme Ornette ? Oui, non, enfin, un peu de tout ça. En plus lent , en plus transparent, en plus vivifiant. C'est çà, un peu de tout ça: teinte d'eau.... Je me rappelle... ces gouttes tombent des stalactites, rebondissent, câlinent à la folie la roche polie, polie... je me souviens de ces terres lointaines où je n'entendais pas les cymbales sourdes... L'eau, l'eau, aux murmures lointains...Et ce néant assourdissant... Une nuit à midi, ces fantômes rôdent, chineurs de mondes saugrenues, jusqu'aux torrents de minuit.... A l'aube, ces lueurs faiblardent... il reste le silence. C'est une marche lente. C'est un lac à la tranquillité limpide. Et une scène jalonnée par quelques artistes: Gilardi, Fredi Luscher, Giulio Granati, JJ Hauser, Dario Nazzari (l'énervé de service)... et cette bannière: Swiss Anthem.
Bertrand SERRA
KNITTING FACTORY RECORDS
(dernières publications)
Outre le disque de Dalachinsky dont il a été question dans les notes d’écoute Jazz & Poetry, le label new-yorkais de Michael Dorf vient de publier :
Bill WARE
VIBES WITH DRAWN
(KFR CD 242)
BW (vib), Brad Jones (b), E.J. Rodriguez (dm)
Je n’ai jamais été amateur de vibraphone. Ça doit remonter à mon enfance : quand j’entends un vibe, j’ai l’impression de pousser un chariot dans un Monoprix... Mais, là, avec Ware / Jones / Rodriguez, je dois avouer que je supporte... M’ont conquis : leur version du fameux House of Rising Sun (les "portes du pénis tant scié", vous vous souvenez ?) - où Ware
utilise un effet électronique tellement spécial qu’on dirait plus une guitare électrique ou un orgue qu’un vibra...-, de Keep On Truckin’ (si je refaisais une émission de radio, je le prendrai comme générique), le Miles Away de Ware, leur Monk’s Mood (un solo de contrebasse magnifique), et les petits intermèdes percussifs pleins d’humour du batteur.
ODEAN POPE TRIO
EBIOTO
(KFR CD 245)
Odean Pope (saxe), Tyrone Brown (b), Craig McIver (dm).
Bien que le titre du disque signifie EveryBody Is On Their Own, nous voilà en présence d’un post-coltranien de plus, tout aussi brillant et talentueux que ses dizaines de confrères... Xavier Daverat, dans son John Coltrane [Limon, 1995, p. 118], le considère comme un des " premiers grands coltraniens [...] trop inféodés... " au maître : on en a ici une illustration parfaite. Ce disque propose 8 longs morceaux, tous composés par le saxophoniste (natif, qui plus est, de ... Philadelphie), hormis le Tribute To Duke & Mingus, de la main du contrebassiste.
Curtis FOWLKES
Catfish Corner : Reflect
KFR CD 246
Curtis Fowlkes (tb, comp, dir), avec Sam Furnace (as), Russ Johnson (tp), Ted Cruz (kbd), Duncan Cleary (g), Carlos Henderson (b), J.T. Lewis (dm).
Membre du John Lurie’s Lounge Lizards (Brooklyn), le tromboniste signe 7 des 9 morceaux de ce disque que les amateurs d’étiquettes cataloguent, paraît-il, "funky post-bop"... Pourquoi pas ? À noter particulièrement : Ashe et Walker Snead, ainsi que des versions très personnelles de The Coaster (de Grachan Moncur III) et du standard When I Fall In Love (superbe !).
En prime, Sheila Prevost dit son poème Reflect, mis en musique par Fowlkes, et où " Bird, Billy, Duke, Ella, Max, Dizzy, Buddy, Miles and John Coltrane " sont convoqués.
Howard MANDEL
FUTURE JAZZ
KFR CD 249
Le critique de jazz new-yorkais Howard Mandel (président de l’Association des Journalistes de Jazz et éditeur du Web-magazine www.jazzhouse.org) accompagne la publication de son ouvrage homonyme (Oxford University Press, 1999) par cette anthologie - terme que nous préférons nettement à celui de " compilation ", qui sent trop l’empilement, l’entassement de morceaux sans véritable réflexion. Ici, une trame est en place (celle de son livre), un choix est opéré (dans les catalogues Blue Note et Knitting Factory exclusivement) et pas n’importe quel choix : Prima Materia (le batteur Rashied Ali avec, entre autres, John Zorn et William Parker), Dolphy (avec Hubbard, Hutcherson, Davis et Williams, en 1964), Don Pullen (avec son African-Brazilian Connection), le flûtiste Thomas Chapin, James Newton interprétant Ellington (en 1986), Charles Gayle (avec William Parker et Sunny Murray), la pianiste Marylin Crispell, Pat Metheny & Derek Bailey, John Scofield (avec Turre, Randy Brecker, Howard Johnson, etc.), le trio de guitares GTR OBLIQ (Vernon Reid, Elliott Sharp, David Torn), Cassandra Wilson (à la guitare, avec Brandon Ross et Lonnie Plaxico), Joe Lovano (avec DeJohnette, Kenny Werner...), les Jazz Passengers du tromboniste et chanteur Curtis Fowlkes et, pour finir, le pianiste Andrew Hill avec Greg Osby..., soit, à 2 exceptions près, des enregistrements datant de la dernière décade et qui représentent un beau survol du jazz contemporain.
BALLIN’ THE JACK
JUNGLE
KFR CD 250
Matt Darriau (as, ss, cl), Andy Laster (bs, cl), Frank London (tp), Art Baron (tb), Ben Sher (g), Joe Fitzgerald (b), George Schuller (dm) + (sur certains titres) Peck Allmond (ts, tp) & Anthony Coleman (p), New Jersey, 24 mars 1999 & Brooklyn, 10 mai 1999.
Ellingtomania, quand tu nous tiens... ! C’est au répertoire ellingtonien des années trente que s’intéresse essentiellement (à une exception près) Darriau, ici, avec ces 11 titres. Exécution soignée, respectueuse, " dans le style ", rien à dire, sinon : " À quoi ça sert ? ".
Philippe FRÉCHET
RETOUR SUR ECOUTE
Evan PARKER/Keith ROWE/Barry GUY/Eddie PREVOST
SUPERSESSION
(Concert donné à Londres
le 3 septembre 1984)
MATCHLESS RECORDINGS – MR 17
dist. MetamkineMusique du détournement et de l’aliénation par laquelle se transmet une énergie constante ; remise en cause des structures théorico-idéologiques dans ce qu’elles ont de plus représentatives ; parcellisation voulue des propositions sonores ; musique du non-retour :
Il est question ici de se plonger une fois pour toutes dans les méandres de l’improvisation totale afin de ne plus se situer dans l’Histoire de la Musique codée ou libre (Jazz, free Jazz, …). A plusieurs reprises, Keith Rowe m’a parlé du Tractatus de Wittgenstein : " ce dont on ne peut parler, il faut le taire ". Il ne s’agit pas de révolution mais de déconstruction : Instruments détournés du sens commun, lignes courbées sans trace ni forme ; on ne perçoit plus de relation intelligible entre le corps et l’organe qui l’anime, je parle ici des instruments de musique ou des dispositifs emphatiques.
37 minutes d’énergie totale convergent vers la matière concrète qui englobe tout un chacun. Elle n’est pas définissable sans écoute et il se peut même que vous perdiez le sens de vos propres réalités si vous ne la " sentez " pas.
C’est l’occasion d’une rencontre particulièrement insolite avec vous-même, il n’y a pas à en rougir. Supersession ne connaît point d’horizon fini, il est ce qui peut arriver ou ce qui ne peut arriver
.Michel SIGAUD