Chroniques du n°56

Chris ANDERSON & Charlie HADEN

NONE BUT THE LONELY HEART

NAIM CD 022


Deux raisons m’ont poussé à courir après ce disque: Naim est un label issu d’une très respectable firme anglaise de hi-fi, et comme j’utilise des enceintes de cette marque, j’étais curieux de connaître le type de musique qu’elle produisait (d’autres fa-bricants font de même, comme Bang & Olufsen ou Linn, dont il faut noter l’intéressante politique éditoriale). L’autre raison réside dans le fait que je connaissais les activités de pianiste de Chris Anderson; il jouait en 1990 dans une curieuse mouture de l’Arkestra, à l’époque où Sun Ra, bien qu’encore vivant mais victime de sa première attaque, était sérieusement amoindri. Qualifié pour une prestation au Vanguard de "Sun Ra Sextet", le groupe était en fait celui de John Gilmore, encore connu sous le nom de "Sun Ra and his All-Stars Inventions". Bref, mon attention avait été attirée par le fait que Ra (ou Gilmore) avait invité ce pianiste de Chicago à rejoindre le groupe.

Je découvris que, né en 1927, Anderson était non seulement aveugle depuis la fin de son adolescence, mais qu’il souffrait aussi d’un syndrome osseux entraînant de sempiternelles fractures. En dépit de ces handicaps, il poursuivit une carrière qui le mena de Charlie Parker, en 1950 (enregistré pour Savoy), aux groupes de Sonny Rollins, Clifford Brown, Max Roach, Roland Kirk et surtout Von Freeman aux côtés duquel il resta pendant cinq ans, sans interruption. Il grava un premier album en trio sous son nom en 1961, intitulé My Romance, pour le label Vee-Jay, puis partit peu après en tournée avec Dinah Washington…avant d’être licencié à New York, au bout de six semaines, par la chanteuse dont on connaît l’humeur instable. Vivant des leçons qu’il dispensait, Anderson s’installa à New York; Herbie Hancock fut d’ailleurs de ceux qui vinrent lui demander conseil, Barry Harris, de son côté, l’engagea plusieurs fois dans ses programmes de concerts. Quelques disques témoignent de ces années: un autre enregistrement en trio par exemple, pour Riverside, intitulé Inverted Image. Détail futile: le bassiste des deux disques n’était autre que Bill Lee, le père de Spike… On peut encore écouter Anderson, dans les années 70, sur un disque de Clifford Jordan (Remembering Me-Me, sur Muse). L’ami saxophoniste de Chicago grâce auquel il avait pu quitter la ville en 1957 avec John Gilmore, produisit le disque – dont on se souvient à peine – qui marqua, en 1990, son retour sur la scène: Love Locked Out, sur Jazz Heritage.

C’est dans le cadre d’un concert de soutien à Billy Higgins, en 1996, que Charlie Haden joua avec lui; très impressionné, le bassiste conçut l’idée d’enregistrer et de produire lui-même un album de ballades, en duo. Nous ne saurons pas comment le projet s’est retrouvé aux mains d’une marque anglaise de hi-fi… mais nous ne pouvons que nous réjouir d’en goûter le résultat.

Complètement autodi-dacte, Anderson est avant tout un improvisateur de premier ordre; il aborde les progressions d’accords avec une sensibilité harmonique rafraîchissante; comme de brusques rayons de soleil, ses petites phrases, rythmées et vivantes, transpercent ses ruminations. Ses longues introductions, si bien élaborées, définissent le climat des morceaux tout en élargissant leurs frontières harmoniques. Bien que tous les thèmes soient des ballades, l’uniformité est évitée par un phrasé mélodique en perpétuel mouvement, en constante réinvention.

Le disque, qui s’ouvre sur un tour de force de plus de treize minutes avec "The Night That We Called It a Day", regroupe des thèmes bien connus, comme "Body and Soul", "Alone Together", "It Never Entered My Mind", "Good Morning Heartache", ainsi qu’un blues improvisé par les deux musiciens. L’introduction, jouée par la seule basse, est un superbe exemple du style d’Haden; l’improvisation d’Anderson donne, par d’élégantes substitutions et variations rythmiques, une nouvelle jeunesse aux vieilles combinaisons. Haden se cantonne dans son rôle d’accompagnateur, faisant réson-ner quand il le faut le superbe chant de sa basse, assurant le succès d’excellents solos; il joue même à l’archet sur deux plages (chose que le livret ne mentionne pas… peut-être par crainte d’inquiéter les acheteurs attirés par le nom d’Haden).

Le son de ce disque permet d’apprécier enfin quelque chose de différent; peut-être cela n’est-il pas du goût de tout le monde, mais j’ai vraiment apprécié la nouvelle perspective proposée: bien qu’ayant poussé le volume, j’ai obtenu d’intéressants résulats dans la pièce où j’étais… A entendre les objets, habituellement "silencieux", se mettre à résonner lorsqu’ils sont soumis à de basses fréquences, on en vient à se poser des questions sur l’usage de toutes les possibilités de la technologie digitale. A ceux qui, comme moi, trouvent que le disque compact laisse à désirer dans la restitution de basses "propres", je ne peux que conseiller cet enregistrement. Toutes considérations techniques mises à part, les moments passés avec ce disque révèlent l’inaltérable qualité de cette musique qu’une écoute super-ficielle rangerait avec dédain dans la catégorie du piano jazz traditionnel, léger et maniéré.


Francesco MARTINELLI

Traduction de Guillaume TARCHE



COLLECTIVE 4TET

LIVE AT CRESCENT

(Leo Lab CD 043

dist Orkhêstra -VPC : Improjazz)


Jeff Hoyer (tb, p), Mark Hennen (p), William Parker (b), Heinz Geisser (dm, perc).


Il est à peine croyable et tout de même heureux qu’un groupe de ce tonneau, qui ne facilite pas la tâche, ni par son instrumentation volontairement décalée, ni par son approche jusqu’au boutiste du jeu et des échanges, en soit déjà à son troisième enregistrement en un temps si court, le premier réalisé en public (et à Belfast !). Mais le fait est là, éclatant, grâce à l’inconditionnel soutien du "laboratoire" de Leo Feigin : improvisation collective ajustée, aussi prenante pour l’esprit des auditeurs que télépathique entre les musiciens, improvisation collective disjointe qui laisse fureter ses sollicitations, le maître mot au consentement terrible. Pour la troisième fois consécutive, c’est Emmanuel Chassot qui a peint et trouvé le paysage inexécutable, identique au quartette, qu’il fallait à leurs embarquements (le premier, pour l’île d’utopie, lui est d’ailleurs offert) : non pas les chassés-croisés d’une représentation, mais l’entrelacement laconique ou opiniâtre des idées, le geste incandescent de la pensée. William Parker vole naturellement à tous les secours, comme s’il ne savait que donner de l’ampleur et des milliers d’exactitudes à ses compagnons, un contact vertigineux de l’archet ici, là les battements d’un cœur dédoublé. Nulle "réplique" : Heinz Geisser est percussionniste par quatre chemins (il faut l’écouter avec Rob Brown et Guerino Mazzola sur " Orbit ", chez Music&Arts), Jeff Hoyer et Mark Hennen ont retenu les leçons déroutantes de Cecil Taylor, Bill Dixon et Milford Graves. Tous les moyens qui se partagent et intensifient sont bons.


Alexandre PIERREPONT


AERIAL M

POST GLOBAL MUSICDomino / Labels

Moins médiatique que son confrère Jim O'Rourke mais néanmoins membre ou collaborateur épisodique de Stereolab, Royal Trux, Tortoise, Pullman, Slint, Palace et The For Carnation (excusez du peu !), le guitariste chicagoan David Pajo est l'homme qui se cache derrière Aerial M. Sur "Post Global Music", les thèmes de Pajo sont remixés par Flacco (UNKLE), le japonais DJ Your Food, les allemands Tied and Tickled Trio et Bundy K. Brown (qui viennent par ailleurs de fournir la musique de deux morceaux, "Tickled 3" et "BKB mix", sur lesquels Derek Bailey improvise pour l'excellent "Play Backs" réunissant également Henry Kaiser, John French, Sasha Frere-Jones (instigateur du projet), John Oswald, Loren MazzaCane Connors, etc). Héritière de Can et Tortoise (écoutez "Wedding Song Remix"), la musique de Pajo, complexe et inventive sans oublier d'être belle, élabore des atmosphères "post-rock" contemplatives et / ou rythmées aux vertus enivrantes. A rapprocher de l'électroswing entêtant de To Rococo Rot sur "The Amateur View" (City Slang).


Philippe ROBERT



PEEP

THE JOY OF BEING

Knitting Factory Works 204

Orkhêstra

Michaël Attias (as, bs), Edward Ratliff (tp, tb, euphonium, acc), Fred Linberg-Holm (cello), Robert Cimino (dm,perc).


Depuis quelques années, des groupes à l’humeur changeante tels que le Weather Clear Track Fast de Bobby Previte, New & Used avec Dave Douglas et Mark Feldman, Human Feel avec Chris Speed et Jim Black, se sont fait remarquer sur le théâtre des opérations improvisées nord-américain. "Peep" ; (tout est certainement dans le point virgule) est un quartette chicagoan ainsi fait que, gesticulant, pétaradant, exultant puis revenant à de plus sobres sentiments (en vitesse, car la frugalité a ses limites), l’improvisation lui sert comme le plus sûr moyen de relier et de dynamiter musiques klezmer, valses expresses, mariachis et fanfares sauvages - comme une grève de la préférence. Un violoncelliste qui arrive, la sveltesse en plus, aux fins auxquelles beaucoup de guitaristes tentent de parvenir. Un joueur de cuivres chez qui "tout y passe", les coups d’éclat et les éclats de rire. Un batteur dissolu quand il le faut, infaillible... quand il ne le faut pas. Un saxophoniste qui joue d’autant mieux qu’il ne sait peut-être plus à quel jeu on joue, quelle est cette musique grimée ou coloriée, dépaysante. Point virgule à la ligne.


Alexandre PIERREPONT



NOUVELLES DU GRAND NORD : TEMPS PASSABLEMENT MAUSSADE


STEFAN ISAKSSON

THREE CUSHIONS

Phono Suecia PSCD 114


Ce disque suédois présente Isaksson et son sax ténor dans différentes formations somme toute assez classiques (excepté le duo ts / violoncelle). La musique oscille entre be bop strict et cool jazz, où chacun attend son tour pour faire un petit solo. Les thèmes ne sont ni moches, ni sublimes, tissés autour du son du ténor : assez doux, parfois rauque mais toujours poli. Tout ça manque de couacs… C’est une question de choix et d’esthétique… mais la musique est plutôt congelée.



MIKA POHJOLA

ANNOUNCEMENT

CDY – 628


Voici le troisième disque de ce pianiste finlandais né en 1971. Ayant cumulé les années de conservatoire à celles de la Royal Music Academy de Stockholm puis à celles du Berklee College Of Music de Boston, doit-on s’étonner devant le style brillant et ô combien académique de notre jeune homme ? Cela s’étend malheureusement sur ses trois compères, et j’ai bien peur qu’il ne se passe pas grand chose ici. Si ce n’était leurs noms qui ne sonnent pas cow-boy, ils sont bons pour les festivals de Nice ou de Marciac. Passons.



JANI MALMI

PATALJOONA

QUIRK 2004


Autre disque finlandais récent, de facture déjà plus originale ne serait-ce que par la structure même du groupe : guitare/ contrebasse / percussions / harmonica. Quatorze petites pièces où l’on ne cherche aucunement à casser des briques. On s’y promène plutôt tranquillement, ce qui n’a rien de désagréable. La guitare oscille entre Scofield et Pat Metheny, Malmi agrémente certains morceaux de différents sons de clavier, ce qui confère aussi à leur donner une tonalité jazz – rock. L’ensemble finissant par être plutôt lassant, ce quatrième disque du guitariste est à conseiller aux inconditionnels d’harmonica.


Marc SARRAZY



CAMIZOLE
S/tSPALAX / SOCADISC

Fondé au début des années 70 dans un esprit proche des happenings du Living Theatre, Camizole est un groupe rare et alors proche de confrères aux noms exotiques comme Grand Gouïa, Nouvel Asile Culturel, Herbe Rouge et Mozaïk. Inspiré par Red Noise et le free jazz, c'est sans négliger la performance théâtrale que le groupe développe un état d'esprit libertaire, rebelle et provocateur. Privilégiant ce que ses membres appelaient "une formule totalement improvisée, sorte de composition instantanée, collective et très complice", Camizole pousse la musique dans ses ultimes retranchements : saxophones, trompette, tuba, guitares, synthés, batterie et percussions deviennent les moteurs d'une troupe œuvrant à la célébration d'une beauté convulsive. Le chemin de Camizole croisera celui de Georgakarakos à l'époque du label Tapioca et ils fusionneront pour quelques concerts avec Lard Free. Xavier Jouvelet (qui jouera avec Lol Coxhill), Bernard Filipetti (Art & Technique dont sort l'excellent "Clima-X") et le sax d'Etron Fou seront un temps de la partie. Françoise Crublé partira rejoindre le Feminist Improvising Group de Lindsay Cooper et Georgie Born. Dominique Grimaud fondera Vidéo Aventures. D'une actualité encore brûlante, le travail de Camizole, singulier, est à rapprocher de celui de Musica Elettronica Viva. Un must!


Philippe ROBERT



THE COLSON UNITY TROUPE

NO RESERVATION

(Black Saint 120043-2/Dam)

Iqua Colson (voc), Adegoke Steve Colson (p, ts), Wallace LaRoy McMillan (ss, as, ts, piccolo, perc), Reggie Willis (b), Dushun Mosley (dm, perc). 1980.


Chaque disque d’un ressortissant de l’AACM implique le jazz en son entier. Seul impératif. " No Reservation " du pianiste Adegoke Steve Colson et de sa proche parente la chanteuse Iqua ne fait par conséquent pas exception : une mise en liberté de et par la musique qui est à attendre et entendre à tout instant (au besoin on lancera un swing instantanément fringant, dans la grande tradition) ; une réorganisation possible de chaque morceau selon un nombre croissant de paramètres, de celui qui embrasse et s’assemble patiemment à celui qui débouche sur un solo de batterie, de la minutie à la faconde ; une chanteuse qui sait babiller ou vamper, un saxophoniste versatile avec ses instruments, des percussions nichées un peu partout, quelques écarts de piano : non pas une méthode mais véritablement un maintien. La créativité. Seul impératif.


Alexandre PIERREPONT



DAVID CHEVALLIER

(MUSIC IS A) NOISY BUSINESS

deux Z ZZ 84129


Le point le plus positif du disque est la présence d’Yves Robert, toujours très personnel avec son style mi brûlant, mi fiévreux, pince sans rire et toujours très profond. (Des satellites avec des traces de plumes reste dix ans après un chef d’œuvre d’originalité et de force). Mais ici, on doit lutter pour ne pas être englué dans la guitare qui égrène des notes désincarnées. La présence d’Hélène Labarrière et de François Verly est un autre atout gâché sur certains morceaux. Ne donnent-ils pas le meilleur d’eux-mêmes dans des contextes plus libres ?

Quelques instants échappent au naufrage, comme le morceau La nuit, tous les passages exempts de guitare électrique, les trois duos et quelques beaux moments de percussions orientales mêlées à des cascades de guitare acoustique.

Au final, la balance penchera nettement d’un côté ou de l’autre selon que vous vous fondiez ou non dans le jeu coulé de Chevallier.


Maud ENCRE


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KARTET

JELLYFISHING

PEE WEE PW 025

Guillaume Orti : as ; Benoît Delbecq : p ; Hubert Dupont : b ; Chamder Sarjoe : dr. 1998


Après des décennies d’écoute intensive, je constate que ma proverbiale discophagie devient très sélective. Dans la pléthorique production mensuelle j’applique désormais de sévères critères d’appréciation qui me permettent d’écarter une proportion frisant les 95 %... tout en étant encore optimiste par rapport à la quantité de mes récentes acquisitions discographiques.

Ce préambule servant de justificatif à mon état d’esprit actuel, ne peut que valoriser l’intérêt que je manifeste pour le groupe Kartet. Voilà un des rares disques récents que je peux, sans restriction, qualifier de réussite exemplaire.

KARTET, et ce n’est pas son moindre mérite, se situe en marge des courants dominants. Indépendamment de leur qualité d’instrumentistes, les quatre musiciens s’affirment aussi comme des compositeurs originaux qui ne se complaisent pas dans les recettes éprouvées. Leur écriture sophistiquée, leur abondance de trouvailles et d’alliages raffinés s’expriment avec une fraîcheur et une aisance confondantes. Entre eux, ces interprètes entretiennent une parfaite osmose éloignée de tout ego envahissant. La sonorité claire de Guillaume Orti peut rappeler celle de Lee Konitz, mais sous l’apparente fragilité, la rigueur ne perd pas ses droits, ni la part ludique du discours. Tout le contraire d’un froid exercice stérile.

Exemplaire, je vous le répète !


Gustave CERUTTI



WHAT WE LIVE

QUINTET FOR A DAY

NEW WORLD RECORDS

Dist. ORKHESTRA


Lisle Ellis : cb / Lawrence Ochs : ts-ss / Donald Robinson : dm / Dave Douglas : tp / Leo Smith : tp


Troisième volet des aventures du trio What We Live, Quintet For A Day, comme son titre l'indique, s'offre le soutien de deux nouveaux instrumentistes ; les trompettistes Dave Douglas et Leo Smith, invités on ne peut plus motivants d'un trio déjà très fertile. Neuf compositions instantanées, prises sur le vif d'une improvisation collective, nous sont ici offertes par le label new-yorkais New World. Chaque musicien propose de nombreuses pistes à explorer, à visiter et à ciseler en autant d'inconnus à apprivoiser. Quantité d'offres qui ajoutées à une nécessaire écoute de l'autre permettent de faire éclore une musique à la circulation toujours libre. Il y a ici aventure, recherche, douce retenue et inconsciente pulsion. Acceptation de l'instant présent et de ses possibles dérives aussi. Une sobre maîtrise qui aurait oublié les obligés et les systématiques trop souvent entendus par ailleurs. Certes quelque blues déstructuré (Here Today) ou telle ligne de contrebasse estampillée jazz - bien que très vite détournée - (Yours and Mine), renvoient parfois à une évidente esthétique Colemaniene période Atlantic. Mais cet art de toujours réactiver, superposer, ajouter, multiplier et ne jamais s'éloigner de l'objectif commun (la liberté et quoi en faire), font de ce " quintet d'un jour " (mon œil ! du moins on l'espère), l'une des formations les plus touchantes et les plus passionnantes du moment.


Luc BOUQUET



CURLEW

FABULOUS DROP

Cuneiform Records Rune 105

Orkhêstra


George Cartwright (as, ts), Chris Cochrane, Davey Williams (elg, jouets), Ann Rupel (elb, claviers), Kenny Wollesen (dm).


On ne compte plus les avatars de Curlew depuis quinze ans, ni les improvisateurs new-yorkais qui y ont fait un tour (Denardo Coleman, Bill Laswell, Fred Frith, Tom Cora, Butch Morris, Wayne Horvitz, Pippin Barnett, Samm Bennet...). Comparée par certains au Prime Time d’Ornette Coleman, la formation du saxophoniste George Cartwright "s’appuie" sur des ritournelles percutantes (encore plus depuis l’arrivée d’un batteur comme Kenny Wollesen) et désaxées (depuis toujours), sur la rapidité du temps de cuisson musical. Après avoir consacré un album entier aux poèmes de Paul Haines (" A Beautiful Western Saddle ", Cuneiform Rune 50), après avoir redistribué les cartes instrumentales, et joué avec sur " Paradise " (Cuneiform Rune 80), Cartwright a pour de bon fait reprendre au nouveau Curlew le chemin de ses trépidations préférées. Les morceaux réapprennent à être mouvementés aux bons soins des deux guitaristes naufrageurs (Davey Williams, seul rescapé du groupe des années 80, y bluffe un blues fulgurant), le saxophoniste s’épuise en impulsions et résistances contre les chocs en retour, les ressorts rythmiques se tendent jusqu’au risque de surchauffe, la terre tourne. " Fabulous Drop " est leur meilleur album depuis longtemps.


Alexandre PIERREPONT



ERIK M.ZygosisSONORIS / METAMKINE

Tantôt abstrait, tantôt impressionniste, composant avec le souvenir (et ses projections) des disques de Paul Anka, Serge Reggiani, Napalm Death, Luciano Berio et Sun Ra (entre autre!) "Zygosis" du platiniste Erik M. explore les méandres du sonore avec l'esprit vagabond et une grande musicalité. Plus efficaces que le plus sophistiqué des synthétiseurs, les techniques de mixage mises en place par Erik M. délivrent des images fortes dont les textures sont particulièrement originales. Tout comme le "virus sampling" d'Otomo Yoshihide, le sens du collage et des références de Marclay ou la virtuosité de Tétreault, l'univers singulier d'Erik M. occupe d'ores et déjà une place de choix à côté de ceux de ces grands recycleurs que sont John Oswald, David Shea et Stock, Hausen & Walkman. Voilà un premier disque qui devrait squatter votre platine pour ne plus la quitter.

Philippe ROBERT


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J.A. DEANE

NOMAD

VICTO CD035/ORKHESTRA

Deane (échantillonneur digital, tb, fl, g, perc) + O-Lan Jones, Larry Breedlove, Esmeralda (voc), Richard Horowitz (fl ney), Bruce Ackley (cl), Beth Custer (bcl), Andrew Voigt (as, fl), Flavia Cervino-Wood (vln), Deborah Craig (dm), Joseph Sabella (perc).


On peut difficilement imaginer une trajectoire plus contemporaine que celle de J.A. Deane : tromboniste et percussionniste de formation, rompu à toutes les techniques de studio (au point de se dire désormais joueur de "trombonelectronics"), participant des scènes free (le Rova) et punk (Indoor Life) de San Francisco dans les années 70, des grands ensembles réunis par John Zorn et Butch Morris dans les années 80, familier de Jon Hassel, organisateur avec sa femme la chorégraphe Colleen Mulvihill d’expériences multimédias dont ce disque témoigne en partie... Ce pourquoi il lui manque peut-être les éléments extra-musicaux avec lesquels il a été conçu pour être tout à fait ressenti. L’auditeur se trouve en effet devant une œuvre inexpressive à force de suggestions, décharnée dans son absence apparente de structures. Sa logique visuelle (Deane superpose et fait sentir jusqu'à une dizaine de lignes mélodiques), l’adroit retraitement des composantes sonores par touches soigneusement dosées et comme postées aux aguets (il ne cite avec son échantillonneur que ce qu’il a prélevé au cours de la séance d’enregistrement ou des précédentes rencontres), sa mouvance même, laissent toutefois deviner quel fasciné étirement de l’instant impressionne cette fouille musicale au débit obscur. Du plus rudimentaire au plus contrasté, ce qu’il y a ici de hasardé finit ainsi, grâce à un détail, par s’insinuer et laisser sa trace.


Alexandre PIERREPONT



Peter BLEGVAD

HANGMAN'S HILL

ReR Dist Orkhêstra


Le catalogue de proverbes surréalistico-dadas de "Kew Rhone" de John Greaves, Peter Blegvad et Lisa Herman et "Desperate Straights" de Slapp Happy/Henry Cow avec ses atmosphères d'opéra de quat'sous demeurent aujourd'hui encore d'incontournables pans d'une musique cousine de ce que l'on appelait alors "l'école de Canterbury". Depuis, Peter Blegvad est un essentiel compositeur de pop songs méconnues, "songwriter's songwriter" comme on dit "musician's musician" : rappelons-nous "The Naked Shakespeare" avec Anton Fier, produit par Andy Partridge de XTC et d'où émerge le fantastique "You can't miss it", ou encore le récent "Just Woke up". Avec "Hangman's Hill", pas de déception : sa sérénité désabusée mêle folk et country avec élégance et maîtrise, évoquant irrésistiblement le meilleur de Randy Newman, celui de "Sail away" et "Little Criminals". Hors des sentiers battus, quelque part entre Robert Wyatt et Elvis Costello, Peter Blegvad construit une œuvre singulièrement attachante.


Philippe ROBERT



Richard GROSSMAN Trio

Even Your Ears

hatOLOGY 515

Harmonia Mundi


Grossman (p), Ken Filiano (b), Alex Cline (dm, perc).


Si vous le voulez bien, Richard Grossman n’ira pas grossir les rangs des musiciens de jazz passés inaperçus. Parce que, s’il est dans la nature de l’encadrement médiatique et économique d’escamoter ou de plébisciter, les communautés d’improvisateurs, elles, ne fonctionnent pas avec un tel détachement, et pour qui sait encore flâner, s’intéresser, recevoir ses hommes de l’ombre ou d’une autre lumière, ces scènes locales ailleurs, à qui sait encore relier et respecter, sans se décourager devant la diversité inhérente à ce qui vit (avant, c’était si simple : il y avait Armstrong, puis il y avait Ellington, puis il y avait Parker, Davis, Coltrane...), le champ jazzistique réserve encore d’irré-ductibles surprises. Richard Grossman a embrassé la musique moderne, celle de Meade Lux Lewis et celle de John Cage, à Philadelphie aux côtés d’Odeon Pope ou d’Henry Grimes, avant de s’enraciner en Californie où il collabora avec John Carter et Vinny Golia. Et ce trio, avant et après tout. Il y a donc quelque chose de forcément inattendu à l’écoute du stride flottant du pianiste, de ses grandes et lentes oscillations que les accords plaqués et stoppés net décalent ou intervertissent, où les aigus grelottent et le vent passe. Les quatre cordes imposantes de Filiano et les turbulences éthérées d’Alex Cline escorteraient presque cette finesse d’un toucher grappillant ou élisant ses anéantissements. Richard Grossman est mort il y a six ans. Dorothea Grossman a titré avec curiosité les six compositions spontanées enregistrées peu de temps avant cette disparition, et elle y a joint un poème sans titre...


Alexandre PIERREPONT



OLIVIER KER OURIO

OTE L’ANCETRE !

PEE WEE PW 026


On affirme que Olivier Ker Ourio est le digne successeur de Toots Thielemans. Si l’harmoniciste belge parvient parfois à m’interpeller par un certain feeling (écoutez " Affi-nity " en compagnie de Bill Evans), il n’en va pas de même pour son pâle disciple.

Disque de métissage ? Oui, celui de tous les clichés qui sévissent dans le jazz bcbg bien politiquement correct. Comme ce disque ne contient pas l’amorce d’une seule idée originale, il se révèle indispensable pour agrémenter les conversations de salon. Vous pouvez aussi l’offrir à votre beauf à la place du traditionnel Keith Jarrett solo.

Afin de me réconcilier avec l’harmonica, je vais me passer quelques bons vieux Sonny Boy Williamson bien rugueux, là où l’on sent palpiter la vie.


Gustave CERUTTI



CAN

CAN BOX : MUSICCAN BOX : BOOKSpoon / Medium Music Books / Labels

Voici comme un écho à la compilation "Sacrilege" d'hommages rendus à Can par la jet set des recycleurs et autres expérimentateurs d'aujourd'hui (Bruce Gilbert, A Guy Called Gerard, System 7, Air Liquide, Sonic Youth) le "Can Box". Un livre, passionnant de bout en bout, compile photos et interviews .Chacun à leur tour, Irmin (et aussi Hildegard) Schmidt, Holger Czukay, Michael Karoli et Jaki Liebezeit répondent quasiment aux mêmes questions, reconstituant ainsi leur passé mouvementé comme l'alchimie qu'ils inventèrent entre "culture du haut et du bas", l'art et la pop, la culture trash et la sublimation, le bruit contemporain et l'harmonie des sphères, des thèmes qui travaillent (encore et toujours) les héritiers de Can que sont les actuels forgerons de la technosphère. Une discographie, complète et commentée (par Duncan Fallowell et Rob Young), les activités parallèles comme les projets (de "Deluge" de Karoli au futur "Gormenghast" d'Irmin Schmidt pour l'Opéra de Wuppertal) et les témoignages des remixeurs complètent cet ouvrage présentant Can comme ce qu'il a toujours été, une expérience de portée mystique et spirituelle plus qu'un groupe pop, une communauté à la démarche initiatique inspirée par la musique contemporaine (Stockhausen) et indienne, les rythmes africains et le théâtre Nô japonais, les gamelans balinais et l'improvisation collective (mais avec des "règles" différentes de celles érigées par le free jazz). Les mots ne sauraient à eux seuls évoquer l'univers de Can, aussi un double live accompagne-t-il le livre (il y aurait parait-il aussi une K7 vidéo, non vue pour l'instant). De 72 à 77 en concert à Colchester (les 38 minutes d'impro du final), Cologne, Londres, Brighton, avec les quatre sus-nommés, Damo Suzuki et Rosko Gee, des versions hallucinantes de "Yoo Doo Right" et "Spoon", entre autres, achèvent de brosser ce portrait tourné vers le futur...et évidemment totalement indispensable.


Philippe ROBERT



Aldo ROMANO

CORNERS

LABEL BLEU


Les " Corners " d’Aldo Romano capturent les temps envolés et les paysages évanouis. Ils évoquent d’autres " coins " fréquentés ceux-là par le peintre Michel Potage. Le moment fugace et le souvenir fugitif sont déclinés en plages à l’humeur nostalgique : mais si on peut revivre et raviver un sentiment par la musique ou toute autre forme d’art, on ne rattrape jamais le temps perdu. Priorité totale est donnée à des compositions (treize de Romano, deux de Mauro Negri) dont la dimension intime est retranscrite dans un langage universel figuratif délicat qui sait parler droit et simple. L’ambiance sait être festive (" Song for Ellis ") mais elle s’articule plus souvent autour d’un jeu collectif resserré autour d’une rythmique et de mélodies aux accents si récurrents qu’on pourrait à l’exception près, les qualifier d’"airs". Rhétoriques, contradictoires et enflammées (" Brother of Land "), latines et " palatines " (" Bianconiglio "), denses et moites (" Storyville "), languides et introspectives (" Belleville "), ces bribes d’autobiographie nous parlent mieux de l’artiste que mille discours. Les " Corners " d’Aldo Romano sont les bandes-son d’un film intérieur aux décors multiples. Leur géographie secrète est la mise à nu pudique des tribulations d’un artiste, d’un bout d’humanité dont le pouvoir artistique d’imaginer et d’imager est ici à son zénith. Cet homme qui est né quelque part partage ici quelques histoires avec l’auditeur en lui laissant le soin de les visualiser à son tour les yeux fermés.

Le préambule, micro-trottoir parisien caché, annonce la composition ultime, non pas comme retour définitif à une quelconque case départ, mais comme un passage suivant, un croisement supplémentaire, une rencontre de plus avec un coin de mur ou de rue. Les " Corners " ne sont pas une trajectoire que les événements chronologiques rendent prévisible, mais une série d’escales qui débouchent inévitablement sur des paysages à venir. Conceptualisées, ces mouvances laissent la porte ouverte. Et toute la portée de cette collaboration d’Aldo Romano avec Michel Benita (contrebasse), Tim Miller (guitare), Mauro Negri (clarinete) et Ronnie Patterson (piano) est justement de permettre aux courants d’air de fouetter l’imaginaire dans le sens des sens...

René GUYOMARC’H


GROUND ZERO

CONSUME RED VOL.1

ReR Megacorp ReR GZ2

GROUND ZERO

CONFLAGRATION VOL. 2

CREATIVEMAN DISC CMDD 00047

GROUND ZERO

CONSUMMATION VOL. 3

CREATIVEMAN DISC CMDD 00048

Dist. Metamkine


Voici enfin réunis les trois volets du " Consume Red Project " initié par Ground Zero et poursuivi par différents musiciens et auditeurs. Cette volonté affichée dès le départ de faire remixer mais différemment et de façon créative, aussi bien par des groupes que par des auditeurs, est un parti pris qui mérite d’être salué à sa juste valeur, d’autant que le procédé est démocratiquement sans reproche et permet de trafiquer à souhait la matière brute du projet initial joué par Ground Zero lui-même. Le résultat étant toute la gamme des sons pouvant être produits aussi bien par des samplers, guitares, drums, sax... que par des instruments traditionnels. C’est précisément par le Hojok coréen que débute l’histoire, instrument et trésor national joué par Kim Sik Chul et samplé par Otomo Yoshihide et sa bande d’allumés. Tout au long de ce premier volet, le souffle en boucle de ce hojok revint de façon récurrente, les autres éléments ne rentrant que progressivement dans la partie, d’abord de façon modérée ; ensuite on retrouve le côté rock brutal et bruitiste de Ground Zero admirablement servi par deux batteurs - U. Masahiro et Y. Yasuhiro - d’une grande puissance, chaos toutefois civilisé par des infléchissements dans le déroulement de cette fabuleuse tragédie musicale. Les dix dernières minutes se révélant les plus radicalement expressionnistes font penser à un convoi de trains ayant serré tous leurs patins de freins avant d’entrer en gare. Il est bien évident que " Conflagration " ne pouvait être la transcription pure et simple de Consume Red ; du bref DJ Mao à un Bob Ostertag hyper violent en passant par le relaxant Gastr del Sol de Jim O’Rourke jouant Nani ? Finalement de ce volet numéro deux, c’est le groupe Violent Onsen Geisha qui se rapproche le plus de la version initiale quoique de manière moins heavy. La fin du morceau étant une délicieuse ballade à la Donovan. " Consum-mation " est le volet réservé aux auditeurs équipés du matériel ad-hoc pour reproduire des sons et en créer de nouveaux. Parmi ceux-ci DJ Smallcock, Matmos, Xonk. Le batteur de ground Zero U. Masahiro réintroduit quant à lui le fameux hojok coréen en un collage de percussions variées dans une pièce nommée " Entropy ". Après Aerospace Soundwise " Cue con Soni " bucolique à souhait se déchaîne la terrible explosion guerrière de " 100000WON ". Mitraillette à tous les étages avec Slip Master D.O.T. et son " Restructuring Nation ". ROM-Pari et Yang Sane reprennent " Consume Red " en des versions assez proches de l’original, on y entend certaines réminiscences bien senties. La palme de ce troisième volet allant en ce qui me concerne à Art Karaoké " Suk Chul Tone ", petite musiquette en forme de tango, inattendue dans un tel contexte et amenant beaucoup de fraîcheur. Ce volet auditeur se trouve au final plus équilibré que " Conflagra-tion ", cela étant certainement dû à une utilisation de l’électronique beaucoup plus importante qui unifie les différentes pièces. Après l’audition des trois cds, le dégraissage d’oreilles est garanti et je ne saurais que trop vous inciter à les acquérir tous. Pour les bourses plates, l’achat du volume original est prioritaire, mais l’ensemble du projet se révèle d’une cohérence rare, rempli de couleurs sonores extrêmement variées. Mais présence de l’auditeur indispensable si l’on veut véritablement apprécier !


Serge PERROT



DIANE LABROSSE / IKUE MORI / MARTIN TETREAULT
ILE BIZARREAMBIANCES MAGNETIQUES

Dist Orkhêstra

"Ile bizarre" célèbre la rencontre au sommet de trois bruitistes amateurs de textures inédites. Richesse d'un spectre aux timbres inouïs et spatialisation de la matière en fusion sont les mots de passe de ce cinéma pour l'oreille qui mixe les collages comme autant de micro-reliefs. Martin Tétreault crée des sons d'une grande variéte à partir de ses platines, qu'elles soient vides de disques et directement utilisées comme instrument ou recouvertes de vinyles dont les repères guident l'aiguille vers de nouveaux sillons inexplorés. Diane Labrosse échantillonne avec une délicatesse faite de retenue tandis que Ikue Mori échafaude à partir de ses percussions électroniques des rythmes étranges. "Sensible aux jeux d'ombre et de lumière, à l'envoûtement d'un parfum, au charme d'une langue inconnue" (pour reprendre les propos de Diane Labrosse) l'accumulation de grésillements et de crépitements compose un immatériel voyage électroacoustique dont on ressort chamboulé, sûr d'avoir vécu une expérience rare.

Philippe ROBERT




ANTHONY BRAXTON


NEWS FROM THE 70S NEW TONE 7005 Distr. ORKHESTRAAnthony Braxton : sax - cl / Kenny Wheeler : bugle / Dave Holland : cb - cello / Barry Altschull : dm / Antoine Duhamel : p / François Méchali : cb / George Lewis : tb

En ce début des seventies, Braxton partage son temps et son travail entre l'Europe et les Etats Unis. C'est l'époque du Circle de Chick Corea, qui outre Braxton comprend par ailleurs Dave Holland et Barry Altschull. Ces trois là formant un trio s'enrichissant le plus souvent d'un second souffleur; Kenny Wheeler, George Lewis ou Sam Rivers s'échangeant les rôles selon l'emploi du temps de chacun. Si l'on regrette l'absence de Sam Rivers sur ce compact, force est de reconnaître que l'alchimie du noyau dur braxtonien attise les braises. Braxton est déjà le musicien boulimique que l'on sait, ses compositions s'inscrivant à merveille dans le double héritage des musiques improvisées et contemporaines. C'est flagrant dès la première plage de cet enregistrement (Composition 23 E) ; un thème joué à l'unisson sur fond d'archet menaçant explose bientôt dans un inattendu foisonnement polyrythmique, le sopranino de Braxton en profitant pour inonder l'espace d'ininterrompus flots à l'aigu obsédant. L'archet de Dave Holland reprend alors le relais dans une dense complainte à l'intensité toute cagienne. La chose ternaire sera plus évidente encore dans Four Winds, la magnifique composition du contrebassiste, qui clôt ce compact. George Lewis se lance dans un chorus au swing ardent, magnifiquement soutenu en cela par le drumming incisif de Barry Altschul, un drumming tout droit hérité du grand Roy Haynes. S'ensuit un épais chorus de contrebasse libérant à nouveau le prolixe sopranino d'un Braxton en pleine exaltation du jeu. Deux plages solo à l'alto nous sont par ailleurs offertes. La première avec ses faux airs d'une Tenderly décalée, chuchote la tendresse, adoucit le trait, tandis que la seconde tout en grondements, grognements et distorsions de sons balance de l'huile sur le feu d'une improvisation à la déjà très haute amplitude. Nul prémices d'éclats à venir ici, mais bel et bien le signe éclatant d'une maturité musicale exceptionnelle et d'une maîtrise instrumentale à nulle autre pareille. Ces enregistrement live spécialement choisis par le musicien seraient en tout point parfaits si la continuité en avait été totalement respectée. En effet certaines plages incomplètes nous privent d'instants que l'on imagine fondamentaux (un double CD aurait sans doute résolu le problème). Quoiqu'il en soit, voici le genre d'objet qui devrait réjouir les amoureux de la " libre chose ". La " Braxtonmania " a encore frappé. Tant mieux !


Luc BOUQUET



ERNESTO DIAZ-INFANTE

ITZ’AT

PAX RECORDINGS PR90245


TEPEU

PAX RECORDINGS PR90247


Diaz-Infante a créé le label Pax Recordings en 1997 avec sa femme, à Monterey, Californie. Quatre réalisations à ce jour : ces deux solos de piano, un duo avec D. Dvorin et un solo du contrebassiste M. Guberman, et d’autres à venir, notamment un trio avec Pat Harman et Jen Jones.

Ces deux disques sont liés, comme si Tepeu reprenait pile là où Itz’at s’était achevé. Diaz-Infante signalons-le, est aussi peintre : un sensibilisé du geste donc, de la précision extrême, avec un sens aigu de la notion d’espace. Un habitué de la toile blanche que par touches infimes, les couleurs finissent par masquer.

Tout cela se ressent fortement dans son jeu de piano : cette confrontation permanente entre une note (couleur) et le silence (le blanc). Un ensemble d’improvisations qui s’élaborent petit à petit, dans une minutie obsessionnelle et dans l’intime. Frôlant par instants le vide au risque d’y tremper.

Il y a dans son jeu une fuite manifeste et reconnue du chaos (Tepeu est d’ailleurs un dieu Maya : celui qui apporte de l’ordre dans l’univers). Un refus catégorique de toute forme d’entropie malgré le désir évident de jouer libre. Imaginez : une tranquille poignée de notes qu’il laisse sereinement résonner, puis il dépose ici une nouvelle poignée, et là une autre encore… Pas une note plus haute que l’autre, tout est parfaitement dosé pour éviter une quelconque giclure. Le temps devient complètement élastique, cotonneux. Ni perte ni fracas : la suite Pax Preludes I-XIII, par exemple : 53’38 sans l’ombre d’une secousse !

Et si par endroits le toucher est bien ferme, l’ensemble demeure finalement d’une grande mollesse. Pour inconditionnels du yoga ou maniaques du silence.


Maud ENCRE