Ken Vandermark,
une approche discographique.
Depuis six ans seulement qu’il a commencé à enregistrer, Ken Vandermark a vu sa discographie s’étoffer si rapidement qu’il n’est pas aisé de s’orienter au sein de l’ensemble imposant et divers, mais néanmoins cohérent, qu’elle constitue déjà. D’où nécessité d’en dresser un premier inventaire qui sera vite dépassé. Je me suis volontairement restreint ici aux projets dont Ken est l’instigateur ou le co-instigateur.
Tout démarre vraiment en 1993 quand - parallèlement au NRG Ensemble de "Calling All Mothers", où Ken a succédé à Hal Russell - le Vandermark Quartet première version enregistre "Big Head Eddie" (Platypus PP001). Se dévoile alors un univers musical fortement défini dont l’énergie percutante, l’efficacité des exposés à l’unisson sax / guitare et une robustesse rythmique parente du rock ne démentent nullement l’ambition formelle et la réelle maîtrise des moyens musicaux mis en oeuvre: péremptoires giclées électroniques de la guitare de Todd Colburn ; percussion appuyée mais très précisément détaillée / colorée de Michael Zerang ; puissance de traction constante et swing "raide" de la contrebasse de Ken Kessler ; ébriété bourdonnante d’un sax ténor aux débordements toujours repris dans le droit fil rythmique du discours et ductilité expressive des clarinettes. Le jazz selon Vandermark s’énonce dur et tranché, urbain, contrasté en ses textures et climats, réfractaire à toute dissipation de l’énergie ou de la matière sonore.
Toutes ces qualités se retrouvent extraordinairement amplifiées dans "Solid Action", second disque du quartette enregistré en mai 94 (Platypus PP002). La musique a gagné en épaisseur compositionnelle, en variété de couleurs instrumentales (succédant à Colburn, Daniel Scanlan ajoute à la guitare, le violon et le cornet) et en une sorte d’exubérance expressionniste, enlevée (Catch 22) ou joyeusement oppressante (Leadfoot ; Let’s Talk About Death, signé par Kessler). Vandermark sait à merveille jouer de la combinatoire accrue des timbres pour constamment entretenir le suspens de ses compositions à rebondissements. Zerang et Kessler ont encore affiné la complémentarité d’une rythmique tenant à la fois du rouleau compresseur et du plus subtil des mécanismes d’horlogerie. Pris parmi une pléthore d’épisodes remarquables: le violon à la Leroy Jenkins de Le Saucisse de Fer, le ténor seul de Bucket pour un superbe exercice d’émission multiphonique "tendue".
Cette même année, Vandermark commence à enregistrer pour un nouveau label indépendant de Chicago dont l’importance ne va cesser de s’affirmer: Okka Disk. Deux trios très différents laissent ainsi l’unique témoignage discographique de leur existence transitoire. C’est tout d’abord "Caffeine" (OD 12002) qui réunit Ken, le batteur du NRG Ensemble, Joe Hunt, et le pianiste Jim Baker, un pilier de la scène de Chicago dont c’est pourtant là le premier enregistrement. Aux antipodes des assauts soniques saturés du Quartet, la musique, entièrement improvisée, baigne du début à la fin dans une limpidité de texture à laquelle le toucher lumineux de Baker et la précision percussive nourrie de Hunt ne sont sans doute pas étrangères. Contre ce tissu atonal constamment mouvant, rythmiquement fluctuant, Vandermark développe de longues séquences au ténor, aux clarinettes basse ou si bémol, où son expressivité naturelle se plie admirablement aux procédures de l’improvisation la plus exigeante. Discernable notamment, dans les modulations en staccato du phrasé rythmique, la trace d’un braxtonisme parfaitement assumé et assimilé.
On retrouve la basse de Kent Kessler dans le Steelwool Trio ("International Front", OD 12005), associée cette fois aux baguettes de Curt Newton, un compagnon des débuts de Vandermark à Boston (il y fut aussi le batteur de Joe Morris), à la frappe sèche et au "percussionnisme" plus directif. Les neuf compositions signées par Ken présentent une diversité d’inspiration confinant à l’éclectisme, mais sous-tendue par une réelle unité de visée. Les dédicaces, allant de Jimmy Blanton (l’émouvant Wrenches et sa clarinette voilée de nostalgie) à Paul Lovens, via Roswell Rudd et Sun Ra, posent quelques jalons d’un univers musical à la catholicité profondément cohérente: l’improvisation éclatée et bruitiste, de type européenne, de Tag peut ainsi succéder au swing enlevé de Bowling Alley Roughs sans que cela paraisse procéder d’une volonté de juxtaposition délibérée de pratiques antinomiques.
1994 c’est encore la rencontre avec Mats Gustafsson, concrétisée en octobre de l’année suivante par l’enregistrement, sous le nom collectif de FJF (Free Jazz Four?), de "Blow Horn" (OKKA OD 12019), superbe séance d’un free sombre et compact, traversé de courants inquiets et hanté par la trace d’un blues primal faisant étrangement écho à l’âpreté du Shepp de 66-67. Joe Hunt et Kent Kessler - la rythmique du NRG - font littéralement masse avec les deux souffleurs / hurleurs possédés et tout vient culminer, en une intensification graduelle de la gravité d’expression, dans la densité désolée du Structure a la Malle de Gustafsson, qu’emmène funestement la marche de la basse.
En février 96, Vandermark rencontre cette fois celui qui fut le véritable détonateur de sa vocation musicale: Joe McPhee. Kessler est de nouveau convié à ce "Meeting in Chicago" (originellement 8th Day Music EDM 800008, puis réédité par OKKA, OD 12016) entièrement improvisé en une série de trios, duos ou solos, où la matière musicale, plus sereine et réflexive que pour le disque précédent, regagne en minutie de texture et de timbre, en approfondissement de l’espace, ce qu’elle perd en puissance expressive et en extension dans la durée. Parmi ce florilège discret de l’écoute réciproque, ma préférence va aux deux trios avec trompette (Heart of the Matter et Matter of the Heart, tout tient dans cette inversion de termes), au second duo de ténors - sobre évocation aylérienne - et aux trios avec clarinettes et soprano, dont un doucement entêtant Empty Bottle Blues.
1996 sera d’ailleurs une année décisive pour Ken Vandermark, dont le quartette cède la place à un quintette tout neuf, tandis que deux autres formations aux visées bien distinctes voient le jour, le DKV Trio et Steam. Pour cette dernière, Ken, toujours flanqué de l’indispensable Kessler, retrouve le pianiste Jim Baker - sous un jour assez différent de Caffeine - et un nouveau batteur recommandé par Mars Williams, Tim Mulvenna, fait son apparition. "Real Time", enregistré en avril pour Eighth Day Music (EDM 80010), renvoie explicitement à l’esthétique "évoluée" qui tint lieu de modernité au jazz des années 50-60, à distance médiane de son fondamentalisme hard bop et de sa contestation free. En témoignent les dédicaces à Dexter Gordon, Jimmy Lyons, Herbie Nichols, Booker Ervin, autant que l’écriture plus subtilement chromatique de Baker (signataire de trois titres), à l’image de ses toujours lumineuses interventions solistes. La pulsation superbement aérée produite par la basse et la batterie n’exclut pas la formation de fortes turbulences (Explosive Motor) qui n’affectent en rien la sûreté de direction sous-tendant toute la musique. Plus qu’un exercice de style, une totale réussite qui, au delà de l’écart apparent qu’elle manifeste, confirme la profonde cohérence à l’oeuvre chez Vandermark.
Encore une rencontre intergénérationnelle nécessaire: le 3 décembre, Fred Anderson, le "prophète solitaire" du début des années 60 à Chicago, enregistre six de ses belles compositions avec le DKV Trio ("Fred Anderson / DKV Trio", OKKA OD 12014). Rien de plus opposé en apparence que les approches des deux saxophonistes: à l’élocution placide et ronde, volontiers pensive, d’Anderson, à sa sonorité de pleine terre, répond l’extroversion bouillante de Vandermark, ses phrasés hérissés d’arêtes vives. Mais la leçon n’est pas perdue: sur la superbe déambulation de basse de Lady’s in Love, le cadet apprend, par la seule magie de l’écoute participante, à poser son discours selon la respiration de l’aîné. Et encore: les unissons et contre-chants superposés / décalés de Black Woman, les échanges à la volée de Our Theme...
Trois semaines plus tard, le DKV Trio seul enregistre "Live 12 / 26 / 96" (OKKA OD 10001) paru en édition limitée. Faute d’avoir pu mettre à temps la main sur un exemplaire de ce disque, c’est sur la foi d’une production en studio, "Baraka" (OKKA OD 12012) que je dois baser mon appréciation d’un trio que Kent Kessler qualifie de taillé pour le live essentiellement. Vu aux côtés de Don Cherry, Pharoah Sanders ou Peter Brötzmann, Hamid Drake - qui fit aussi partie du quartette régulier de Fred Anderson - est un batteur animé d’une sorte de verdeur percussive joyeuse, au drive à la fois plus basique et infectieux que Newton ou Mulvenna. Il sait, sans rien changer à son mode caractéristique d’accentuation décalée ni à la qualité mordante de sa frappe, s’adapter aux contextes de jeu les plus divers avec un sens intuitif de comment, chaque fois, nourrir la musique de façon optimale. Lui et Kessler peuvent à tout instant dynamiser l’avance de l’improvisation, en aiguillonner la vigueur propulsive tout en maintenant ouvert en grand le champ de variation de texture dégagé chemin faisant. Ainsi Vandermark a toute latitude de s’abandonner sans réserves à ses démons briseurs de linéarité discursive (multiplication des accidents rythmiques et de phrasé, exténuation du timbre) ou de laisser affleurer sa veine plus mélodiquement sereine ou songeuse. Les alternances de climats et le sens de la progression dramatique spontanée du très long titre éponyme, inscrivent ce trio dans une tradition d’improvisation "narrative" libre, exemplifiée dans les années 70 par celui de Sam Rivers avec Dave Holland et Barry Altschul, ou encore celui de Mike Osborne avec Harry Miller et Louis Moholo.
Pour Vandermark l’année 96 s’était conclue en Suède où il avait retrouvé Mats Gustafsson pour une tournée avec le Aaly Trio de ce dernier, couronnée par un enregistrement en studio le 18 décembre. "Hidden in The Stomach" (Silkheart SHCD 149) est dans le prolongement du free hyper-expressionniste de "Blow Horn". Le même matériau sonore de base y est approché de manière relativement moins tendue, mais la dimension dramatique est ici peut-être encore accrue par le recours général à un lyrisme ravagé et éperdu, que ce soit dans une nouvelle version de Structure à la Malle, dans le Why I don’t go back de Ken ou, plus particulièrement, dans des reprises fort significatives du Song For Ché de Charlie Haden et de Ghosts / Spirits d’Ayler, ce dernier titre bénéficiant d’une ahurissante introduction de contrebasse à l’archet par Peter Janson. Retour majestueux d’une musique qu’on a pu croire enfuie à tout jamais, mais dont Peter Brötzmann n’a sans doute pas peu contribué à préparer cette résurgence sous un jour transfiguré / stylisé.
1996 fut encore (surtout?) pour Ken l’année de la mise au point d’un nouveau véhicule taillé sur mesures pour
porter le flot ininterrompu de ses compositions. Le Vandermark Five réunit Kent Kessler, Tim Mulvenna, Mars Williams et un musicien issu de Chapel Hill en Caroline du Nord (où il côtoya Jim O’Rourke), l’étonnant Jeb Bishop, guitariste à tout faire et plus encore tromboniste remarquable. "Single Piece Flow" (Atavistic ALP47), enregistré en août, permet de mesurer le chemin parcouru en deux ans par Vandermark, entre le Quartet et le Five. La tonalité d’ensemble de la musique tend à se faire plus "jazzy" - admirateur de Shelly Manne autant que d’Ed Blackwell, Mulvenna est distinctement batteur de jazz, même s’il excelle dans les rythmiques très carrées ici majoritaires - le tissu sonore plus aéré malgré la densité des arrangements. Aux habituels thèmes-étendards pris toutes voiles dehors (Careen, Billboard...) font contrepoids les contours et tempos plus posés de pièces comme The Mark Inside que Bishop parachève d’un superbe solo de trombone en demi-teintes, alors que dans Data Janitor notamment, prédomine le souci de varier "utilement" l’écriture rythmique. Au soprano ou à l’alto, Mars Williams ré-injecte un surcroît de frénésie à une musique qui penche résolument vers la netteté des mises en place et l’organisation sans faille de ses matériaux.
A l’image de ce qui s’était passé pour le quartette, "Target Or Flag" (Atavistic ALP106), le deuxième effort du Vandermark Five, paru en 1998, réalise idéalement tout le potentiel qu’annonçait le premier. Là où pouvait gêner encore une relative raideur dans l’écriture et les exposés, fluidité et souplesse font ici chatoyer de feux vifs toutes les coutures de compositions aux bonheurs d’agancement renouvelés, chacune dotée d’un caractère clairement défini. La musique y gagne une richesse de chromatisme (au sens pictural, par opposition ou mariage de tons chauds et froids) et une élasticité de texture qui n’exclut pas l’exubérance et l’allant. A Mars Williams Vandermark abandonne de plus en plus les accès de véhémence, pour épurer, lui, les volumes d’énoncés de ténor toujours plus sculpturaux. Il confirme de même un penchant récent pour les pièces d’allure réflexive, telle la très belle The Start Of Something aux proportions quasi parfaites. Cinglant et recueilli, touffu et limpide, le jazz de Ken Vandermark n’aura eu besoin que de quelques années pour, renonçant à certains tics bruitistes, dévoiler sa physionomie et sa portée véritables. La suite s’annonce exigeante, passionnante, compréhensive.
Marc CHALOIN
P.S :
Il ne m’a pas été possible d’inclure dans le cadre de cette étude les références suivantes :
Ken Vandermark : Standards, Quinnah Q08
K. Vandermark Sextet : Utility Hitter, Quinnah Q09, non plus que le Aaly Trio + K.V. Live at the Trinity Temple sur Woobly Rail et la rencontre de K.V. avec Joe Morris pour Knitting Factory Works.
Je signale enfin à titre de curiosité un Live! at the Empty Bottle du Vandermark Five paru chez Savage Sound Syndicate en 97 (pas de no. de catalogue) et qui reprend une bonne partie des titres de Target Or Flag.